Le coeur converti

Le coeur converti – Stefan Hertmans – Editions Gallimard – Collection du monde entier (traduit du néerlandais – De bekeerlinge : la conversion)

♥ ♥ ♥ ♥ – Très bon

Sur les traces d’Hamoutal, jeune prosélyte juive, une immersion dans le haut Moyen Age, ses mystères et ses violences.

Extrait…

« En ce matin de printemps tous les iris sont ouverts, le merisier est en fleur, le romarin couvert de petites fleurs de couleur vive, les senteurs de thym s’élèvent avec la chaleur de la rosée. Chaleur de la rosée, Hamoutal : le prénom juif de cette femme me vient à l’esprit. Je sais qui ils sont. Je sais qui ils fuient ».

Il est question de…

Stefan Hertmans, écrivain flamand, découvre qu’un pogrom s’est déroulé au Moyen-Age, dans le village provençal qui abrite sa maison de vacances, un lieu paisible et grandiose aux confins du Lubéron, synonyme pour lui de sérénité. Ses premières recherches le confrontent très vite à une lettre de recommandation découverte dans une synagogue du Caire : il y est question de la fuite d’une jeune femme originaire du nord, de haut lignage chrétien, convertie au judaïsme par amour pour le fils du grand rabbin de Narbonne. Des lors, Stefan Hertmans nous entraine avec lui, dans une poursuite à la fois documentée et fictionnelle, historique et intime, sur la trace des fugitifs, depuis Rouen jusqu’au Caire. L’auteur nous prévient en exergue : « Ce livre s’inspire d’une histoire vraie. Il est le fruit à la fois de recherches approfondies et d’une empathie créative ». Stefan Hertmans s’interroge et enquête : qu’a pu voir, ressentir, vivre Vigdis, renommée Hamoutal, sur ces routes d’orient et d’occident ; nous sommes à la fois au vingt-et-unième siecle et au onzieme siecle, à l’aube d’une première croisade qui va bouleverser le destin de Vigdis et celui du monde, sur les chemins, fleuves et mers d’Europe, hostiles et splendides.

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A son image

A son image – Jérôme FERRARI – Editions Actes Sud – Prix littéraire Le Monde

♥ ♥ ♥ ♥ – Excellent

L’intensité et la rigueur du rituel pour un roman foisonnant.

JEROME FERRARI

Extrait…

« Peut-être aurait-elle jugé qu’elle était enfin parvenue à atteindre la simplicité des photos qui la touchaient tant lorsqu’elle était enfant, les portraits de famille, les polaroids, les photos d’identité rangées dans des enveloppes jaunies ou plaquées sur la pierre des tombeaux qui, toutes, dans leur innocence impitoyable, disent la même chose, des hommes ont vécu, mais désormais, la mort est passée, en vérité, la mort est déjà passée au moment même où une main anonyme actionne le déclencheur. »

Il est question de…

Le parrain d’Antonia, jeune photo-reporter, disparue dans un accident de voiture, s’est engagé à célébrer l’office de ses funérailles. Au fil des étapes du rituel, surgissent la recherche passionnée d’Antonia pour la photographie juste, l’affection entière et les questionnements de son parrain, prêtre, les années sombres des violences indépendantistes. D’autres conflits, d’autres photographies…pour tenter de répondre à la question : comment saisir le réel par l’image, entre absence de sens et trop plein, entre insignifiance et obscénité ?  Comment rendre compte ? Cela sert il à quelque chose ? Que nous dit l’image du réel, de la guerre et de la souffrance ? Que dit la photographie de l’éternité ? Poursuivre la lecture « A son image »

François, portrait d’un absent

François, portrait d’un absent – Michaël Ferrier, Gallimard, Collection « l’infini »

♥ ♥ ♥ ♥ – Très bon

Plus encore qu’un hommage à un ami disparu, une ode délicate et solaire à l’amitié.

michael ferrier

Extrait…

« Quand j’écris « François à la fenêtre », je ne veux pas seulement dire que François était toujours attiré par les fenêtres et qu’il s’y accoudait de manière régulière, du matin au soir et jusqu’en plein coeur de la nuit. Non, j’écris « François à la fenêtre » comme « Achille aux pieds légers », « Athéna aux yeux pers » ou « Ulysse aux milles ruses »…c’est son épithète homérique, la manière d’être au monde que, très tôt et pour l’ensemble de sa vie, il s’était forgée. François était à la fenêtre comme le chasseur à l’affût et comme le loup est aux abois ».

Il est question de…

Michael Ferrier, installé au Japon, reçoit en pleine nuit un coup de fil lui annonçant la mort de son ami très proche, François, emporté par une vague avec sa petite fille à l’autre bout  du monde. « Il y a un moment dans la nuit où tout s’arrête : les projets, les certitudes, la nuit elle même. Alors les mots entrent en scène (…). Ça arrive comme de la fièvre : mille phrases invisibles explosent dans l’ombre ». Une fièvre aux termes de laquelle Michael Ferrier livre un hommage sensible à l’ami disparu : l’opposé d’un « tombeau de marbre, monumental ou commémoratif », mais plutôt la restitution d’une musique, délicate, intense et poétique, celle d’une amitié. Poursuivre la lecture « François, portrait d’un absent »

Pense aux pierres sous tes pas

Pense aux pierres sous tes pas – Antoine Wauters – Editions Verdier

♥ ♥ ♥ ♥ – Ne sais pas…

Etrange roman, tant par l’atmosphère, à la fois réaliste et décalée (fantastique ?), le thème, mélange de transgression et d’innocence, que par le style tour à tour abrupt et poétique : un ovni « imparfait » qui nous oblige à sortir des sentiers battus.

Extrait…

« Les mots que vous allez lire n’ont d’autre ambition que de témoigner de notre histoire, depuis notre enfance compliquée jusqu’aux temps de l’apaisement. On ne nous a pas payés pour le faire. On en a rien à foutre d’être payés. On voulait le faire parce qu’on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées. Et qu’on a tous besoin de clarté. »

Il est question de….

Nés dans une double violence, celle d’un pays imaginaire, synthèse de toutes les dictatures de pays exsangues, et celle d’une famille submergée par l’urgence de la survie, un frère et une sœur, deux « âmes soeur », s’aiment, au delà du conventionnel et du « permis ». Le jour vient où ils sont de ce fait séparés par leurs parents. Commence alors pour eux un long combat…. « C’est un roman [dédié aux séparés] qui parle d’une séparation et d’une réparation et même, d’une recréation. C’est une forme de roman d’apprentissage ». (Antoine Wauters) Poursuivre la lecture « Pense aux pierres sous tes pas »

Le monarque des ombres

Le monarque des ombres – Javier Cercas – Editions Actes Sud

♥ ♥ ♥ ♥ – Très bon

Réflexion sensible sur l’Histoire et la mémoire : le mythe du héros, les clairs obscurs du « mauvais côté de l’Histoire », les héritages que l’on doit assumer.

Extrait…

« J’avais également compris que l’histoire de Manuel Mena était l’histoire d’un prétendu vainqueur et d’un vrai perdant ; Manuel Mena avait perdu la guerre par trois fois : la première, parce qu’il avait tout perdu lors de cette guerre ; la deuxième, parce qu’il avait tout perdu pour une cause qui n’était pas la sienne mais celle des autres, puisque lors de cette guerre il n’avait pas défendu ses propres intérêts mais ceux d’autrui ; la troisième, parce qu’il avait tout perdu pour une cause qui n’était pas la bonne. »

Il est question de….

Javier Cercas, poursuit son décryptage obstiné des temps sombres du franquisme, mais cette fois ci pour un travail de mémoire intime en même temps qu’historique : puisqu’il s’agit d’écrire l’histoire de Manuel Mena, son grand-oncle maternel, engagé dans les phalanges, et mort à 19 ans lors de la bataille de l’Ebre. Pour les siens, une icône figée dans le temps ; pour Javier Cercas, le symbole de la honte qu’éprouve l’écrivain pour les engagements passés de sa famille, « du mauvais côté de l’histoire ». Qui était vraiment Manuel Mena ? quelles étaient ses motivations ? Comment a-t-il vécu ? comment est-il mort ?  Qu’y a-t-il derrière cette image désincarnée d’un « Achille » superbe et magnifié ? Poursuivre la lecture « Le monarque des ombres »

Loup et les hommes

♥ ♥ ♥ ♥ – Très bon

Loup et les hommes – Emmanuelle Pirotte – Editions du Cherche-midi

Le plaisir délicieusement régressif et nostalgique du romanesque, celui des « Hauts de hurle-vents », du « Dernier des mohicans », de Jack London.. :  les horizons lointains, les espaces sauvages du « Nouveau Monde » et la violence des sentiments…

LOUP

Extrait

« Dans le grand calme qui régnait sur le fleuve, les Indiens entonnèrent un chant, qui déconcerta Valère par son caractère monocorde. Mais peu à peu, il se surprit à apprécier les phrases mystérieuses psalmodiées par les voix rauques, les notes tendues qui s’amplifiaient en s’élevant pour se perdre dans les cimes des arbres des berges. Quand le chant mourut, l’Indien à la proue du canot dit quelque chose à ses compagnons, que Leroy traduisit par : « C’est un beau jour pour voyager sur le Chemin qui Marche » ».

Il est question de…

Hiver 1663, Armand de Canilhac, marquis déchu et désabusé, voit ressurgir un passé qui le hante, lorsqu’il croit reconnaitre au cou d’une jeune amérindienne croisée dans un salon, un saphir ayant appartenu à sa famille. Il s’embarque alors dans une quête rédemptrice, qui l’entraîne dans un périlleux voyage vers le nouveau monde. Emmanuelle Pirotte nous emporte dans une belle et sombre histoire d’amour fraternel, entre les Causses et les terres iroquoises, l’ancien et le Nouveau Monde, et dresse le portrait tout en violence et en fragilité de héros romanesques par excellence.

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